Revue&Corrigée n° 12, printemps 1992

Cinéma Expérimental

Jürgen Reble

Cela commence dans le noir. Le film super 8, monté en boucle, tourne dans l'appareil de projection méconnaissable car fortement trafiqué et camouflé. Les images, en négatif, se répètent sur l'écran puis le mystagogue, Jürgen REBLE, s'empare de ce film qu'il trempe dans différents produits chimiques: l'image se révèle, passe en positif, puis se transforme, se colore, perd ses formes et enfin disparaît en de petites bulles, dernières respirations avant l'incinération finale.
Une performance de Jürgen REBLE est, à l'image de cette boucle, comparable à un cycle: de la naissance à la mort d'une image. La pellicule, élément de base de l'industrie cinématographique est démystifiée, désacralisée et ramenée à son état matériel premier: des molécules.
Membre du groupe SCHMELZDAHIN (avec Jochen Müller et Jochen Lempert aujourd'hui dissous, Jürgen REBLE se consacre, maintenant seul, à son travail cinéma avec autant de méticulosité qu'un alchimiste préparant une potion...
Sous le regard complice des étoiles.

INTERVIEW

R&C: Quand as-tu rencontré les deux autres personnes de Schmelzdahin?

Jürgen REBLE: J'ai connu Jochen Lempert au lycée en 1972. Nous avons fait notre premier film super 8 en 1974, et aussi un film d'animation avec de la pâte à modeler. Ensuite et toujours par amusement, nous avons réalisé beaucoup de petits films farces. Nous n'avions pas l'idée de les montrer au public. C'était simplement pour nous et quelques amis. C'est en 78 que j'ai rencontré Jochen Müller, lors d'un voyage au Maroc. Il était venu à Bonn pour voir les films dont je lui avais parlé. Il a été très intéressé et nous avons décidé de continuer de parodier des émissions de télé allemandes. A partir de 1982 notre travail a changé, nous avons commencé à nous intéresser au matériau.

R&C: C'est à dire le corps du film?

Jürgen REBLE: Oui, dans un premier temps nous avons pratiqué diverses expériences de montage, par exemple des montages très rapides et rythmés. La première expérience réellement marquante a été "Stadt in Flammen" en 1984. C'est le premier film réalisé pour être montré au public. Nous avons trouvé un vieux film de série B et je l'ai enterré dans mon jardin sans avoir aucune idée de ce qui pourrait arriver, mais quand je l'ai récupéré six mois plus tard, j'ai tout de suite décidé de le mettre en forme pour le présenter en public. J'ai effectué une sélection très précise de ces images attaquées bactériologiquement puis un montage rapide. Le son très rythmé contribue aussi à la sévérité de la forme.

R&C: Il y a des bulles dans le film et il semble brûler.

Jürgen REBLE: Oui il brûle ou... il semble brûler. Quand je l'ai copié sur ma tireuse optique, j'ai rephotographié quatre fois chaque image de l'original. Le film a été tellement chauffé qu'il a commencé à fondre. Il ne reste rien de l'original, je l'ai sacrifié pour la copie.

R&C: Quand t'est venue l'idée de travailler avec des produits chimiques?

Jürgen REBLE: Plus tard. Nous avons d'abord effectué quelques études bactériologiques. Jochen avait étudié la biologie et il était très intéressé par les procédés naturels, les attaques bactériologiques sur des films couleur. L'expérience pour le film "Aus den Algen" a été déterminante. J'ai laissé tremper ce film au fond d'une mare dans mon jardin et les différentes couches d'émulsion se sont progressivement détachées. Au bout d'un an et demi, il ne restait plus traces de l'image de départ. Alors les algues ont commencé à s'installer sur le film. C'était très beau à la projection, il y avait des couleurs proches du doré.
Nous avons commencé à développer nos films noir 8~ blanc et couleur à partir de 85. Au début seulement avec des procédés photos en négatif, c'est un procédé très simple, puis nous avons effectué des essais avec la couleur, comme par exemple changer le ph (potentiel d'hydrogène) des produits afin de modifier les dominantes couleurs. Le film "Der General" a été travaillé à cette époque en utilisant ces variations chimiques. Ce qui prenait par exemple un ou deux ans avec des bactéries, on pouvait l'obtenir en dix minutes avec certains procédés de chimie. Cela devenait une nouvelle manière de travailler. Dans "Rumpelstilzchen" nous avons découvert différentes fa,cons de développer. Depuis j'ai essayé plusieurs fois de retrouver les mémés résultats, sans succès. J'ai obtenu des résultats différents à chaque tentative. Souvent, tout dépend des étoiles!
Cela constitue également une part de mon travail: on peut trouver une méthode de développement pour seulement quelques images ou un film sans qu'il soit possible de la reproduire.

R&C: Quelles sont les causes de la séparation de Schmelzdahin?

Jürgen REBLE: De 84 à 89, tous les films étaient signés Schmelzdahin, il était important pour nous de présenter un travail collectif. En 87-88, nous avons eu quelques dates et au retour, je me suis rendu compte que j'avais envie d'aller dans une autre direction. Je voulais garder la méthode du groupe, mais les films que j'utilisais devenaient de plus en plus personnels. Les images de ma famille, ma femme, mon fils étaient miennes et je ne pouvais pas les disperser. A la fin de "Rumpelstilzchen", il y avait deux signatures, la première Schmelzdahin et la seconde Jürgen REBLE. Les deux autres ont dit que ce n'était pas possible et Schmelzdahin splita. Mais cela ne m'a pas posé trop de problèmes, car j'avais au même moment le projet de réaliser un film plus long.

R&C: Avec Schmelzdahin, vous avez toujours travaillé en super 8. Etait-ce seulement pour des raisons économiques ou pour des avantages particuliers liés à ce format?

Jürgen REBLE: Principalement pour des raisons économiques car nous n'avons jamais été vraiment aidés financièrement et évidemment le super 8 est le format cinéma le moins cher. Mais il y avait aussi des raisons techniques: quand nous avons fait nos premiers films, c'était important d'avoir une caméra maniable et pas trop de questions à propos de la technique. Avoir une idée et filmer tout de suite, nous aimions beaucoup cela. De plus dans les années 80, la plupart des festivals en Allemagne avaient la possibilité de projeter du super 8. Maintenant je vais peut-être utiliser du 16 mm car je travaille plus lentement et c'est plus important pour moi d'avoir un bon développement. J'ai plus de temps et je peux effectuer plus de recherches.

R&C: Comment est venue l'idée de travailler en direct, en performance?

Jürgen REBLE: La première performance super 8 remonte à 87 dans un festival à Bonn. Nous avons d'abord fait des expériences chimiques sur des boucles montées dans un projecteur et nous avons pensé qu'il serait intéressant de visualiser tout le processus de développement que nous faisions d'habitude à l'intérieur d'une cuve dans l'obscurité complète. Nous n'avions jamais vu auparavant comment l'image se transformait pendant le développement. Cela a été un point important de visualiser juste pour nous-mêmes ce qui se passait sur l'image lors du passage du négatif au positif. C'est le moment le plus intéressant, être quelque part entre deux images. Ce n'est pas montrer la réalité comme elle est, mais comme elle aurait pu être à un moment donné. Nous avons alors travaillé sur l'idée d'une performance pour montrer cette transformation de l'image avec un projecteur en vitesse lente. C'était aussi une bonne introduction pour présenter nos films. Pendant la performance le public peut voir toutes les manipulations que je pratique dans mon atelier et il visualise en même temps le résultat à l'image. Ensuite pendant la projection d'un film, il pourra plus se consacrer à l'image elle-même. Tout mon travail est bien sûr "a work in progress", il vaut mieux le voir que d'en entendre parler.

R&C: Pendant ces performances, tu tortures le film avec toutes sortes de produits chimiques, tu travailles très près du support, tu vas vraiment au bout de ses limites.

Jürgen REBLE: Ce qui est important dans ces performances, c'est qu'il est question de la réalité. Au fond qu'est-ce que le film? Nous avons voulu chercher ce que cela pouvait être. Au départ nous avons utilisé du "found-footage" (technique qui consiste à travailler à partir d'images récupérées), c'était donc une image normale, mais ce n'est qu'une illusion. Ce n'est pas ce qu'est le film, c'en est une illusion, une illusion de film. A la fin d'une performance, on approche plus la réalité du film car un film n'est rien d'autre que quelques molécules, un peu de plastique et de chimie. Ce n'est rien de plus et c'est important de démontrer cela au public.

R&C: Sais-tu toujours ce qu'il va se passer sur l'image quand tu appliques tel ou tel produit? Peux-tu toujours prévoir comment l'image va réagir?

Jürgen REBLE: Oui à peu près à 60-70 %, le reste c'est par hasard. Je ne peux pas tout contrôler mais ce n'est pas un problème. Je commence à avoir développé beaucoup de films de toutes sortes et je sais approximativement quel type de réaction va provoquer tel produit sur tel film. Je pense qu'il n'est pas forcément essentiel de connaître ou de comprendre ce qu'il va se passer mais plutôt de le deviner ou de le sentir. Je ne veux pas SAVOIR, je ne suis pas un chimiste qui cherche à démontrer, par exemple, que l'eau oxygénée à telle température provoque telle réaction au contact de tel film... C'est cette vieille idée agnostique.

R&C: Quelle sorte de relation veux-tu établir entre la nature et le film?

Jürgen REBLE: Quand j'ai commencé à travailler sur "Passion", je voulais faire un film à propos de la nature, mais il est impossible de présenter un exposé à propos de la nature et de toute façon cela ne m'intéresse pas. J'ai préféré essayer de recréer des phénomènes "naturels" sur un film en pratiquant quelques expériences avec le matériau. Les différentes choses qui se passent à l'image, c'est bien sûr ma propre idée des fonctionnements de la nature, une nature très aggressive, une sorte de panique. Au début de "Passion", il y a des images d'un volcan qui entre en irruption. C'est une sorte de changement de matière: dans la lave, la pierre se transforme en feu. Au cours du développement, le film passe dans un bain appelé "blanchiment". Ce produit transforme progressivement l'image négative en image positive. On peut comparer un phénomène naturel a un processus cinématographique: l'irruption d'un volcan a l'apparition du positif, le "blanchiment" - qui était en train d'agir au moment ou j'ai refilmé les images - peut être considéré comme la lave du volcan qui est sur l'image, car il fait exploser certaines particules chimiques qui transforment le matériau de base. Il est donc possible de recréer la nature en images ou de trouver un traitement similaire à ce qui se passe dans la nature. Je travaille avec mes mains très près du support à l'aide de produits chimiques et traitements bactériologiques. C'est comme un combat au plus près de la nature... la nature du film.

R&C: Dans "Passion", il y a également un côté "journal fllmé".

Jürgen REBLE: Oui, c'est généralement ma méthode de travail. Toutes les images de la séquence du printemps ont été filmées á la même époque. Il y a des images d'archive, de reportage... Je mixe tous ces éléments que j'ai moi-même collectés. Je ne travaille plus beaucoup avec des films récupérés, parfois des images télé, des documentaires, des films ethnologiques...

J'ai un peu l'impression de travailler d'une manière inconsciente. Au montage, je peux voir les choses qui étaient importantes pour moi à cette époque.

R&C: Tu parles de travail inconscient, cela signifie-t-il que c'est le matériau qui dicte tes actes?

Jürgen REBLE: Oui, c'est cela, lier l'objet et le sujet. Beaucoup d'artistes travaillent comme cela. Il faut instaurer un dialogue avec le matériau ou au moins être à son écoute.

R&C: Il y a une chose qui semble importante dans ta performance: nous voyons une image et nous savons que c'est la dernière fois que nous la voyons.

Jürgen REBLE: Oui, c'est une réelle performance car c'est une sorte de sacrifice pour le public, comme un événement unique. Je n'ai pas envie de présenter un travail que je peux reproduire des milliers de fois. C'est sûrement ce qui rend l'atmosphère forte: le silence régne, le public est attentif car il se rend compte que l'image qu'il voit, provient d'un processus unique. Après c'est terminé.

Propos recueillis par ART TOUNG!

Mars 1992

Back